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Jérémy CHABE : "Le théâtre, une question de vie ou de mort".

  • 1 mai
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 mai

Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots et nous dire depuis combien de temps tu fais partie du TRAC ?


Je suis Jérémy, professeur de physique à la ville et comédien amateur depuis l’âge de 29 ans (j’en ai 45). J’ai débuté en Guyane en 2009, dans la compagnie KS&CO (St Laurent du Maroni). J’aime partager du temps avec des amis, danser, faire de la musique (et chanter), jouer la comédie, courir et sauver le monde quand j’ai le temps. Je fais partie du TRAC depuis Septembre 2016.


Tu te souviens de ton tout premier moment sur scène ? Qu’est-ce que tu as ressenti à ce moment-là ?


Mon premier moment sur scène en tant que comédien a été de jouer Denis dans « un air de famille ». J’ai ressenti un stress avant de démarrer. Le stress de ne pas savoir, d’oublier son texte, mais tout s’est vite dissipé dès les premières répliques. J’ai adoré me sentir vivant, donner la réplique à mes partenaires, embarquer avec eux dans une traversée extraordinaire. C’est la phrase que nous nous répétions avant d’entrer en scène : « Bonne traversée ».


Aujourd’hui, quand tu es juste avant d’entrer en scène, dans quel état tu es ? Est-ce que ça a évolué avec le temps ?


Aujourd’hui il y a un peu moins de stress mais ça n’a pas entièrement disparu. Lorsque j’ai un rôle important (comme dans « Monts de Dieux »), je crains toujours d’oublier une partie de mon texte. Pour me rassurer, j’aime bien prendre possession du lieu, déambuler sur la scène avant l’ouverture du rideau. Ça me rassure et me permet de me concentrer.


Ce qui frappe quand on te voit jouer, c’est ton naturel, peu importe le rôle. Est-ce que c’est quelque chose que tu travailles consciemment ou qui est venu avec l’expérience ?


J’imagine que c’est un peu des deux. Je suis éternellement reconnaissant à ma première metteuse en scène (Ewelyne Guillaume – compagnie KS&CO – scène conventionnée) qui a considéré ses élèves comme des professionnels et nous a fait travailler énormément d’ateliers avant de nous mettre en scène. C’était dur mais elle nous a probablement transmis un naturel qui nous permet de jouer de multiples rôles aujourd’hui.


Est-ce qu’il y a un rôle ou une scène qui t’a particulièrement marqué dans ton parcours au TRAC ? Pourquoi celui-là ?


Clairement le rôle qui m’a le plus marqué au TRAC est mon personnage de Sam dans « Le Squat ». C’est un arabe qui subit de plein fouet le racisme de la société française, une dizaine d’années après la guerre d’Algérie. Pour ce rôle j’ai pris un accent de banlieue, je me suis maquillé, le coiffeur me frisait les cheveux avant chaque représentation. Le plus dur était de se sentir légitime de jouer un exclu de la société alors que je suis le parfait blanc bourgeois sans problème. Mais j’ai aimé ce rôle, pour le message qu’il envoyait, pour le vent d’espoir qu’il portait et je m’y suis beaucoup investi. C’était une très belle expérience.


En tant que comédien, quel a été ton plus gros défi jusqu’à aujourd’hui ? Un moment où tu as vraiment dû te dépasser ?


Mis à part le rôle de Sam dont je viens de parler, mon plus gros défi a été de jouer un fossoyeur, dans la pièce « Cendres sur les mains ». J’enterrais les morts dans lieu s’apparentant à un camp de concentration. Dans la pièce je discutais avec mon partenaire et avec une « apparition » dont on ne sait pas si elle est vivante ou morte. Nous avons joué dehors, sur une butte de sable, dans le camp de la transportation à St Laurent du Maroni (où passait les futurs bagnards en transit). C’était une pièce bouleversante, dans un lieu chargé d’histoire et nous avions fini vidé.

Le théâtre, ça t’a apporté quoi personnellement ? Au-delà de la scène.

Le théâtre ça apporte de l’assurance (même si je suis toujours aussi peu sûr de moi – sans le théâtre ce serait pire). Je me souviens qu’après chaque atelier (le mardi en Guyane), j’arrivais le lendemain matin au lycée pour faire mon cours avec une pêche d’enfer, je me sentais invincible. Ça s’estompait dans la semaine mais ça reprenait dès le mercredi suivant.


Tu es aussi vice-président du TRAC. Sans entrer dans l’administratif pur, qu’est-ce que ça représente pour toi ce rôle dans la troupe ?


C’est très récent mais, pour moi, être vice-président, c’est faire vivre la troupe. C’est faire en sorte que chacun trouve sa place et se sente bien dans la troupe. C’est apaiser les tensions quand il y en a en favorisant les échanges et la discussion.


Comment tu arrives à jongler entre ton implication dans la troupe, les répétitions, et le reste de ta vie ?


Ca n’a pas toujours été simple mais ma compagne m’aide beaucoup en acceptant le temps que je prends pour la troupe. C’était moins vrai quand mon enfant était petit (et qu’il ne dormait pas). Maintenant qu’il a 6 ans, j’ai plus de temps à consacrer au théâtre.


Quand tu regardes ton évolution depuis tes débuts, qu’est-ce qui a le plus changé chez toi en tant que comédien ?


Je suis plus serein, notamment lors des ateliers – même si j’ai toujours du mal avec l’impro. Il m’est arrivé de me demander si je n’allais pas arrêter le théâtre tellement j’étais mal à l’idée d’aller faire des exercices le mardi soir (en Guyane). Je me mettais tout seul une énorme pression en estimant qu’il fallait toujours que je trouve la bonne idée. Aujourd’hui je laisse cette pression de côté et je me lance, c’est beaucoup plus simple.


Est-ce que tu as déjà envisagé d’aller plus loin, comme le cinéma ou la télévision ? Et si oui, qu’est-ce qui t’attire dans ces formats ?


Il me plairait d’aller tester ces formats. J’ai envie de découvrir cet univers, voir si je peux y faire des choses intéressantes. Mais j’ai aussi peur de l’échec et de me faire mal à l’égo.


Selon toi, qu’est-ce qui fait la différence entre quelqu’un qui joue… et quelqu’un qui capte vraiment l’attention du public ?


En Guyane j’ai compris qu’il ne fallait pas jouer une émotion, il fallait la vivre. Pour moi c’est ainsi qu’on peut capter l’attention du public, en étant le plus vrai possible sur scène, en vivant ce qu’on est en train de jouer.

Une autre leçon que j’ai apprise est que le théâtre, c’est toujours une question de vie ou de mort. Pour capter l’attention du public, il ne peut pas y avoir de sentiments tièdes, il faut toujours être sur le fil du rasoir, prêt à basculer d’un côté comme de l’autre, en tension perpétuelle.

Enfin la connivence entre les partenaires est un point essentiel d’une pièce réussie. Comme le dit Ewelyne, chaque partenaire est relié aux autres par des fils invisibles, tendus et par lesquels transitent tous les sentiments.


Qu’est-ce que tu dirais à quelqu’un qui doute de lui et qui n’ose pas se lancer dans le théâtre ?


Tu ne perds rien à te lancer. Tu vas découvrir un monde extra ordinaire. Tous les comédiens qui sont là sont bienveillants et vont t’aider à progresser.


Pour finir, est-ce que tu as envie de faire passer un message, remercier quelqu’un, ou ajouter quelque chose ?


Je remercie toute la troupe du TRAC pour le bonheur qu’on a d’être ensemble. Quand je parlais de trouver sa place, j’ai l’impression que c’est le cas : Chacun trouve sa place dans cette troupe. Il faut en profiter car c’est rare.

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