top of page

AZERTY: Quand un robot m’a rendu plus humain

  • 6 févr.
  • 4 min de lecture

Tout a commencé un soir de cours.

Un exercice simple en apparence. Luc pose son ordinateur sur la table, ouvre un dossier rempli d’images générées par IA. Des fichiers anonymes, sans contexte. dsc0001.jpg, dsc0002.jpg… On choisit au hasard. On regarde. On garde ça pour soi. Et on doit faire vivre le personnage.

Sans texte. Sans préparation.

Juste nous.

Je tombe sur un android.

Et là, première réaction : mais comment je suis censé jouer ça ?

Un humain, tu peux t’accrocher à quelque chose. Un vécu, une émotion, un souvenir. Là, rien. Un truc censé être froid, neutre, sans intention apparente.

Je tente quand même. J’improvise. Je cherche avec le corps, avec la voix. J’essaie de donner une cohérence à quelque chose qui, à la base, n’en a pas.

Je ne sais pas si c’était vraiment réussi. Mais visiblement, ça a marqué.

Quelques mois plus tard, Luc nous présente une pièce qu’il a écrite : AZERTY. Et il me dit qu’il me voit dans le rôle de l’android. Que ce que j’avais proposé ce soir-là lui a donné l’idée.

Je suis dans la troupe depuis un an.

Et au même moment, dans ma vie, tout se décale.

Je commence le travail de nuit.

Sur le papier, ça a l’air anodin. En réalité, ça change tout. Le rythme, le sommeil, l’énergie. Je suis fatigué en permanence. Déphasé avec ma famille. Moins concentré. Moins stable.

Je prends du poids. J’ai du mal à rester focus. Et apprendre un texte dans cet état-là devient compliqué.

Je lis. J’apprends. J’oublie.Je recommence.

Parfois je relis une scène que je viens de travailler… et j’ai l’impression de ne jamais l’avoir vue.

Et pendant ce temps-là, les autres avancent.

Moi, j’ai l’impression de courir derrière.

Je loupe des répétitions à cause du boulot. Et au début, je dois même répéter assis, avec des béquilles, après une intervention au pied. Pas vraiment l’idéal pour construire un personnage qui repose justement sur le corps.

Parce que jouer un android, ce n’est pas “faire le robot”.

C’est enlever tout ce qui est humain.

Je me tiens droit, immobile, je travaille chaque geste. Chaque regard.

Je regarde des vidéos. Beaaaaaaaaaaaaaucoup........... TikTok, mime, break....

Me reviennent les stages de mime, de comedia dell'arte que j'avais eu à l'école de cinéma.

J’essaie de comprendre comment un corps peut paraître mécanique sans être ridicule.

Pour la voix, je m’inspire d’ailleurs. Prometheus, Alexa, même ChatGPT. Cette manière de parler sans émotion apparente… mais où il se passe quand même quelque chose.

C’est ça que je cherche.

Mais malgré tout ce travail, il y a un truc qui reste.


Le doute.


Je me rappelle d’une scène, au début, avec Roland et Madeleine. On la répète encore et encore. Et à chaque fois, je me plante.

Je parle trop tôt, ou trop tard, je coupe la parole ou j’ai un trou de mémoire.

Et là tu le sais.

T’es pas dedans.

Et le pire, ce n’est pas de rater.

C’est d’avoir l’impression de ralentir les autres.

De ne pas être au niveau.

Le jour de la représentation arrive.

Juste avant de monter, je suis concentré, mais il y a toujours cette peur. Pas la peur du public. La peur d’oublier. Alors que j’ai moins de texte que les autres.

Ça me rend fou.

Avant d’entrer, je m’isole. Je refais mon texte en boucle. Encore. Encore. Encore. J’essaie de visualiser toute la pièce dans ma tête, en accéléré. Je repense aux moments où je bloque.

Et puis ça commence.

L’avantage avec ce personnage, c’est que je suis statique. Le regard vide.

Mais , le public, je l’entends.

Chaque réaction, chaque silence, chaque rire.

Et je commence à capter.

À comprendre ce qu’ils reçoivent. Ce qu’ils attendent. Sans pouvoir en faire trop, parce que justement… je suis un robot.

Et à un moment, sans vraiment m’en rendre compte, ça devient plus fluide.

Je ne me dis pas “c’est bon”.

Je ne lâche pas.

Mais je sens que ça tient.

Et puis il y a ce moment.

Après l’avant-dernière représentation.

Je vais voir un ami qui était venu avec son fils. Luc me rejoint avec eux. Il me dit que le garçon a adoré mon personnage et qu’il voudrait un autographe.

Je le regarde.

Des grands yeux! Un mélange de timidité et d’admiration.

Et là, je comprends.

Ce n’est plus juste une pièce.

Ce n’est plus juste un rôle.

Dans ses yeux, je ne suis pas en train de jouer.

Je suis le personnage.

Et ça me met une claque.

Parce que moi, pendant des semaines, j’ai douté. J’ai galéré. J’ai eu l’impression de ne pas être crédible.

Et là, un enfant me regarde comme si j’étais réel.

Je suis fier, surpris, touché.

Un mélange des trois à vrai dire.

Après la scène, je fais toujours la même chose.

Je me change. Je redeviens moi.

C’est quelque chose que j’ai appris pendant mes études de cinéma : savoir ranger le personnage.

Je redeviens Dylan.

Mais il reste quelque chose.

Je ne crie pas victoire. Même avec des retours positifs. J’en parle avec ma femme et reste vigilant. Je cherche encore ce que je peux améliorer.

Parce que pour moi, tant que ce n’est pas fini, ce n’est pas fini.


Le soir de la dernière on a eu une standing ovation, et ça, toi qui me lis sans doute depuis quelques minutes, je peux t'assurer que c'est une bouffée explosive d'émotions et d'humanité qu'on reçoit.


Avec du recul, je comprends un truc simple.

Il faut prendre des risques.

Arrêter de se dire qu’on ne va pas y arriver.

Parce que tu ne sais pas.

J’ai jamais été aussi humain que quand j’ai été un robot.

Et si tu doutes, si tu penses que ce n’est pas pour toi…

Essaie.

Tu verras après.


Commentaires


bottom of page